La question du corps au et dans le travail : la souillure
Comme l’indique Reyssat (2013), « la question du corps dans le travail ouvrier, dans sa dimension phénoménologique (au sens du travail comme expérience vécue corporellement),a […] été relativement peu traitée, que cela soit par la sociologie du corps ou du travail ». Or, une approche incarnée du corps permet « de mettre à jour les expressions de la sensibilité, la nature des perceptions, les formes d’implications physiques […] où se mêlent contrainte et liberté, soumission et créativité » (Pillon, 2014, p. 151). Dans cette perspective, le numéro Corps au travail, corps travaillés[1] de la Nouvelle Revue du Travail (2019) rappelle combien les corps sont simultanément moteurs d’énergie, puissances d’agir et produits des rapports sociaux.
Dans cette lecture de l’expérience du travail chez les ouvriers et les agents, la focalisation sur la souillure nous semble importante. Elle renvoie par définition à la fois à saleté matérielle, aux formes de contamination mais aussi aux atteintes morales ou symboliques qui dévalorisent des métiers pourtant essentiels. Le concept de dirty work de Everett C. Hughes désigne ainsi à la fois des activités professionnelles jugées dégradantes, dégoûtantes ou humiliantes, souvent en bas de l'échelle sociale, et certaines dimensions moins valorisantes présentes dans toutes les activités professionnelles. En se référant au courant de l’anthropologie sensible de Mary Douglas (2005), la notion de saleté apparaît comme un marqueur social traversé par des tensions propres à chaque société, entre hygiène et souillure, règles et limites, ordre et désordre, vie et mort. Ainsi, « parler de nettoyage (remise en ordre), c’est parler du sale, mais parler du sale c’est aussi parler du nettoyage » (Reyssat, 2013, p.42).
Une lecture par la GRH
Cette perspective invite à reconsidérer l’articulation entre activité professionnelle, objet de travail, conditions de l’activité et identité du travailleur. L’invisibilisation des emplois amène à une invisibilisation des travailleurs eux-mêmes. Ceux-ci sont amenés à redéfinir leur contribution au moyen de stratégies telles que la (re)valorisation, la résistance ou l’économie d’effort. Des travaux récents éclairent ces dynamiques : Legrand et Darbus (2023) révèlent des « bricolages » individuels et collectifs mobilisés pour faire face aux risques dans les PME, tandis que Coëtard et al. (2025) révèlent la construction du sens au travail dans un contexte de sale boulot et, particulièrement, un rapport au travail qui produit du sens et transforme l’histoire de ce que les individus font et sont. L’exposition aux stigmates et les stratégies de restauration de sens illustre la « double vérité du travail » de Bourdieu à savoir une ressource identitaire et une menace pour soi.
La GRH trouve ici un terrain privilégié pour interroger la manière dont elle peut « panser et repenser le boulot sale » (Boudaouine, 2022). Comment gérer les injonctions paradoxales de performance et de protection des corps ? Dans quelle mesure l’aptitude face à la nature parfois éprouvante de ces tâches est-elle considérée dans le système de gestion (bien-être, conditions de travail) ? Quels dispositifs (formation, prévention, reconnaissance, gestion des carrières, accompagnement) pour atténuer la « double vérité du travail » ? Quel rôle les managers sur ces sujets (fidélisation, rôle proactif vis-à-vis de la stigmatisation/clients) ?
Organisation de la journée
La journée est structurée autour de trois niveaux d’analyse complémentaires. Elle interroge dans un premier temps le corps comme support d’activités socialement dévalorisées, à travers les métiers associés au « sale boulot » et les formes d’engagement paradoxal qu’ils suscitent. Elle élargit ensuite la réflexion au corps exposé, en considérant les situations où la souillure prend une dimension biologique, sanitaire ou émotionnelle, mettant à l’épreuve les dispositifs organisationnels et les pratiques de gestion. Enfin, elle propose un retour réflexif sur le corps du chercheur lui-même, engagé dans l’étude de ces terrains sensibles, et confronté à des enjeux méthodologiques, éthiques et épistémologiques spécifiques. Ce parcours vise à saisir la manière dont les corps sont à la fois objets, instruments et médiateurs des expériences de travail, tout en éclairant les tensions qu’ils cristallisent pour les individus comme pour les organisations. Dans cette perspective, la GRH constitue un fil conducteur de la journée, en ce qu’elle interroge les dispositifs organisationnels susceptibles de reconnaître, encadrer et transformer ces expériences corporelles du travail, qu’il s’agisse de métiers dévalorisés, de situations d’exposition ou de recherches sensibles.
Partenaires
Nous tenons à exprimer notre profonde gratitude à l’ensemble de nos partenaires pour leur soutien déterminant dans l’organisation de cette journée de recherche. Grâce à leur engagement et à leur contribution financière, nous pouvons offrir un évènement entièrement gratuit favorisant la participation du plus grand nombre et la diffusion ouverte des connaissances.
l’AGRH, https://www.agrh.fr/
le CNAM-LIRSA https://lirsa.cnam.fr/
le réseau Aprolliance (Cifre ANRT https://www.anrt.asso.fr/) https://www.aprolliance.fr/
Merci à eux